Pêche aux poulpes à Kerkennah

Photo de Bernard Grua : le raïs Fathi Arous au large des îles Kerkennah, Tunisie

Tunisie, petite pêche côtière, à la drina, sur le plateau sous-marin des Kerkennah. Un métier en évolution d’où disparaissent les outils traditionnels dans un environnement fragilisé.

Une voûte bleue, des étoiles filantes plongeant dans la brume

Il est cinq heures et demi du matin ce vendredi 30 septembre 2016. Le Raïs kerkennien Fathi Djebel, d’El Attaya, est en route depuis plus d’une heure sur sa flouka (felouque) motorisée. Dès le départ, son premier geste a été d’allumer son canoun, avec du charbon de bois, sur lequel il préparera en permanence un thé très sucré. Outre son charbon, il a l’essentiel a porté de main: eau, biscuits, cigarettes. Son téléphone portable lui sert de lampe de poche. Dans une heure et demi, il sera sur les lieux où il a placé ses centaines de drinas (nasses) en plastique qui ont remplacé les gargoulettes en terre cuite de Djerba pour piéger le poulpe. Des étoiles filantes chutent du ciel constellé mais une brume basse mouille le bateau. Fathi n’a pas de carte, pas de compas de route. Pour l’instant il fait cap plein Est. Il retrouvera ses pièges grâce à un petit GPS de voiture indiquant que son diesel le propulse à une vitesse de 8 km/h.

Photo de Bernard Grua : le raïs Fathi Arous au large des îles Kerkennah, Tunisie

La tranquillité du moment et une forme de torpeur incitent à une contemplation émerveillée mais aussi à une méditation mélancolique.

Requiem pour la voile de travail
Photo de Bernard Grua : une flouka, pur voilier devant le chantier Arous, El Attaya, Kerkennah
Une flouka, pur voilier, devant le chantier Arous, El Attaya, Kerkennah

Impressions soleil levant

Photo de Bernard Grua : le soleil émerge derrière une charfia dans la mer de Kerkennah, Tunisie

Il est six heures du matin. Voici près de deux heures que le Raïs fait route tout en buvant le thé qu’il prépare sur son canoun dans les vibrations et le ronronnement de tracteur de son moteur. Il est déjà bien au large. Pourtant le soleil émergeant derrière le banc de brume ainsi que derrière une charfia, grand piège à poisson, montre une eau transparente et très peu profonde où ondulent les posidonies. En pleine mer, a proximité de cette charfia, Fathi devine quelques embarcations au mouillage. Pêcheur solitaire, il n’a habituellement personne avec qui partager cette splendeur.

Photo de Bernard Grua : le disque rond du soleil au-dessus d'une charfia et de la mer de Kerkennah

Au loin un pastel

La demi de six heures est passée. Oui, ce qui pouvait être aperçu il y a quelque temps était bien un ensemble de bateaux et d’hommes. Depuis quand sont-ils là?

Photo de Bernard Grua : pêche à la damassa au large de Kerkennah, Tunisie
Six heures du matin, à 15 km au large, des hommes pêchent à la damassa.

Certains ont déjà de l’eau au-dessus de la taille. A plus de 15 km du rivage, ils sont dans leur « jardin », déroulant de grands filets autour d’un banc de mulets. Ces filets, ils les prennent sur des felouques sans gréement mais dont la coque de pur voilier, au faible franc-bord et au brion d’étrave vertical, est si belle. Dans quelques instants, ils frapperont l’eau pour faire sauter les poissons dans les claies. La damassa (sautade en français) est une pêche traditionnelle et communautaire qui a disparu depuis bien longtemps des rivages occidentaux.

L’imagination vagabonde. Le Raïs continue, imperturbable, sa route plein Est. Toujours rivé à sa barre qu’il cale sous son bras, il alimente son canoun en charbon, se sert du thé et enchaîne les cigarettes. Le groupe de la sautade ne sera qu’un pastel de silhouettes se mouvant sans bruit. Voilà de nombreux miles nautiques que le téléphone portable ne passe plus. Quant à la VHF, Fathi Djebel en a-t-il une? Est-elle en état de marche?

Un soleil d’or

Photo de Bernard Grua : aube dorée sur la mer de Kerkennah, Tunisie

Petit à petit, un soleil d’or disperse la brume sur une mer pure et lisse d’où émerge le rideau de charfia que l’on devinait. Cette beauté est celle de la mer des Kerkennah depuis des siècles. En apparence rien ne change dans l’espace où progresse la felouque Najha.

Photo de Bernard Grua : reflet doré du soleil levant sur la mer de Kerkennah
Rien ne change mais tout est si différent

Et pourtant, il y a tout juste cinq ans aucun moteur n’aurait troublé le silence matinal. Seule une voile latine aurait orné le ciel. Il y a deux ou trois ans le rideau aurait été celui des palmes vertes des dattiers. Beaucoup plus endurants, les tubes en PVC et les filets synthétiques progressent dans les charfias.

« Tu sais », disait, deux jours avant, Amor de Remla, « les dauphins, ils sont sympas, ils sauvent même les gens quelques fois mais ils bouffent tout. Ils cassent tout. Aujourd’hui, ils ne peuvent plus rien contre nos drinas métalliques qui ont remplacé celles autrefois fabriquées avec du bois de palmier. Ils ne peuvent plus franchir nos filets comme ils traversaient les rideaux de palmes ».

Photo de Bernard Grua : dauphins

Que deviendront ces matériaux, par la suite, quand ils seront hors d’état ou lorsque les charfias seront abandonnées? Des pièges mortels pour la faune infra-littorale? Les deux grandes îles de l’archipel sont aujourd’hui noyées sous un effarant et repoussant amas de détritus. Demain , il en sera peut-être de même de la prodigieuse mer nourricière de Kerkennah, incomparablement plus étendue que la terre hébergeant les hommes ou les femmes qui y travaillent en en faisant vivre leur famille depuis des générations.

Présence inattendue

Photo de Bernard Grua : deux floukas au mouillage avec des filets de damassa

Existe-t-il beaucoup d’endroits au monde où l’on peut trouver des embarcations au mouillage, à près de 11 nautiques (soit 20 km) du rivage, en toute sécurité, sans personne à bord? Depuis quand sont-elles ici, ces deux floukas garnies de leurs filets ? Attentent-elles une prochaine sautade ? Est-ce cet immense plateau sous-marin où les fonds peuvent faire moins d’un mètre de profondeur et dont les posidonies amortissent les vagues, qui permet de tels tableaux ?

Un paradis se meurt

On se dit que Kerkennah est un territoire amphibie unique. C’est pourquoi il ne peut être envisagé que dans sa globalité, tant en terme d’équilibre environnemental, qu’en terme humain. Kerkennah ne peut pas se réduire à ses deux îles principales, qui de Sidi Yousef, l’extrême Ouest, à El Attaya, l’extrême Est, s’étendent sur 35 km de long et bien moins de large, dans le golfe de Gabès. Sur une population d’environ 12 000 habitants permanents, environ 60% vivent directement de la pêche.

Accroissement de la salinité des terres, dégradation de la palmeraie, monté du niveau des eaux, subduction du rivage nord, pollution terrestre, pollution marine par l’exploitation pétrolière et les rejets urbains, constructions sauvages, extractions illégales de sable et de roche dans des terres soumises aux risques de la submersion, surexploitation de la ressource, destruction des fonds et des frayères par les ravageurs kiss, chaluts benthiques théoriquement interdits, abandon des méthodes ancestrales et durables telles les charfias, chômage des jeunes, anarchie depuis la révolution du jasmin, démission de l’Etat et abandon de son rôle de régulateur, un paradis oublié se meurt, près de chez nous, alors que nous parlons de « Miracle», voire de « Modèle tunisien ».

Photo de Bernard Grua : carte des fonds marins autour de l'archipel des Kerkennah
Source, « Encyclopédie berbère, P-Trousset

 Les poulpes sont là

Vers 7:00 du matin, après un peu moins de trois heures de route, Fathi, grâce à son petit GPS automobile a repéré la bouteille en plastique qui tient lieu de flotteur, liée à un pavé autobloquant (comme ceux de certains trottoirs de Remla), lui même noué à l’une des extrémités de sa première ligne où sont accrochées plusieurs dizaines de drinas. A l‘autre bout de cette ligne, on retrouvera des accessoires identiques. En avant lente, la barre ajustée avec le pied, commence un exercice rapide, physique et ininterrompu de près de cinq heures.

Photo de Bernard Grua : le raïs Fathi Djebel relève une drina avec un poulpe

Chaque drina est remontée et vidée de son, voire ses, poulpe(s). Elle est bouétée avec des fakrouns* (crabes verts) pris dans le saut rouge, taillé dans un bidon, régulièrement réapprovisionné depuis la glacière située sur la plage avant. Sur bâbord, Fathi a repoussé ce qui l’entourait précédemment : son sac, le canoun et la théière, le charbon de bois dans un ancien saut à peinture, rejoint par la bouteille d’eau. 

Photo de Bernard Grua : un poulpe sur le pont de la flouka de Fathi Djebel

Jusqu’à 11 heures 30, Fathi Djebel va relever ses drinas. On y peut trouver des poulpes et des seiches qui seront commercialisés, des posidonies et des petits poissons (pataclès, mulets, rougets etc). Les petits poissons seront éventuellement conservés pour la soupe. S’il reste des crabes, ils sont remis dans la drina qui sera appâtée à nouveau avant d’être relancée par dessus bord.

Les nombreux poulpes et les quelques seiches sont conservés à tribord sur le pont contre le pavois. A la fin de la pêche, ces prises seront mises dans un bac puis couvertes de glace pour les trois heures de trajet de retour vers le port.

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Bernard Grua

Note:
* Les amis de Tunis contestent le terme de « fakroun » que l’on entend pourtant à Kerkennah. En effet ce mot désigne, en arabe , la « tortue ». Normalement crabe se dirait « saratan baher », cancer en français. Selon Mehdi Kachouri, le terme exact pour « crabe vert » serait « fakroun el bhar ». Pourrait-on traduire par « crabe-tortue »? Bref, « fakroun » pourrait donc être une sorte d’abréviation locale. Merci, en tout cas, à Nouha Bha, de Djerba, pour avoir tenté de dénouer cet écheveau.

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Pêche aux poulpes, drina, Kerkennah

Publié par Bernard Grua

Graduated from Paris "Institut d'Etudes Politiques", financial auditor, photographer, founder and spokesperson of the worldwide movement which opposed to the delivery of Mistral invasion vessels to Putin's Russia, contributor to French and foreign media for culture, heritage and geopolitics.

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