A l’extrémité Sud-Est de l’archipel des Kerkennah, sur le vieux port d’El Attaya, au bout de l’île Chergui, naissent floukas, loudsos et babours. Ainsi, est encore perpétué un savoir-faire partie intégrante du patrimoine vivant d’un haut lieu de la voile de travail en train de disparaître. Sur moins d’un kilomètre de long, il est possible de découvrir un des trésors de la charpenterie de marine traditionnelle en une succession de trois chantiers: celui de Zouhir Chelly, celui de Mouldi Arous et, enfin, celui de Fathi Arous. Nombre d’éco-musées rêveraient de présenter, en tant que reconstitution, un aussi remarquable témoignage.
Mais ici, point de mise en scène. L’activité est authentique. Les sonorités, les couleurs, les senteurs boisées et les formes ravissent les sens alors que l’arrière-plan est illuminé par le miroitement d’un plan d’eau étincellant animé par le mouvement des embarcations. Affairées, elles partent vers le large ou rejoignent la grève ainsi que la scala, qui pointe vers l’île solitaire de Gremli et dont les palmiers épars se découpent sur l’horizon.
C’est dans des grumes d’eucalyptus, provenant des environs de Tabarka et de la Kroumirie voisine que sont taillées les pièces structurelles de charpente telles que membrures, quilles, barrots et barrotins, ainsi que certains tableaux arrières. Cette essence a, depuis peu, remplacé l’olivier. Pour le bordé et le pontage, les constructeurs ont recours au pin du Nord, nommé localement « suet » ou « sued« , une appellation qui fait probablement référence à la Suède.
Sommaire
- Chantier de Zouhir Chelly
- Chantier de Mouldi Arous et de son fils Mabrouk
- Chantier de Fathi Arous
- Autres embarcations de l’archipel
- Chers lecteurs, à vous de jouer!
- Sauvegarder cet article sur Pinterest
Chantier de Zouhir Chelly
Si l’eau de mer protège le bois, l’eau douce le fait pourrir. Ici, on a enlevé le pont et le pavois de cette flouka. On a scié la partie des membrures dépassant de la serre bauquière pour y rapporter des jambettes en eucalyptus, avant de poser des nouveaux barrots, qui soutiendront le pont. Le tableau arrière a été remplacé.

Un nouveau tableau arrière, en eucalyptus, a été posé sur la flouka.

Chantier Naval Zouhir Chelly – El Attaya, Kerkennah, Tunisie.
2 octobre 2019
Les fonds des navires de Kerkennah sont quasiment plats en raison de la très faible hauteur d’eau disponible sur l’immense plateau, soumis aux mouvements de marée, qui entoure les îles.

Sur cette flouka, des membrures horizontales (faut-il parler de varangues?), calées dans la contre-quille, joignent les deux bouchains. A partir de ces derniers, montent des membrures légèrement évasées.
Vers l’étrave, où le bouchain s’estompe, on a bien un assemblage classique varangues/membrures. Les lisses horizontales ne sont utilisées que provisoirement, avant la pose du bordé.

Un trait de Jupiter permet l’assemblage de deux madriers formant la quille. Au-dessus, la contre-quille avec ses encoches servira à caler les membrures horizontales (varangues?), joignant les deux bouchains.

2 octobre 2019
Un autre trait de Jupiter raccorde la quille et l’étambot, tous deux en eucalyptus.

Sur cette flouka neuve et terminée, les formes sont plus fortes. On comprend que ce bateau ne naviguera pas à la voile. Le fardage devient moins une préoccupation. Le pavois est plus élevé que sur les purs voiliers. Un roof, généralement amovible, couvre l’hiloire principal. Depuis quelques années, une lame d’inox arrondie protège la bordure du plat-bord. Une structure verticale, également en inox, monte de ce même plat-bord.

2 octobre 2019
Il existe des floukas à moteurs in-bord. Ici, ce sera un hors-bord. L’armature verticale en métal a un double rôle. Elle reçoit un taud pour protéger le marin du soleil, puisqu’il ne peut plus jouir de l’ombre de la voile. La structure permet aussi de tendre des filets verticaux pour entasser sur le pont les drinas (nasses), aujourd’hui en plastique, qui ont remplacé les gargoulettes en terre cuite utilisées pour piéger le poulpe.

Le loudso est plus léger et a des lignes d’eau plus tendues que celles de la flouka. Il n’a pas de tableau, mais un arrière de type « norvégien » ou « canoë ». Il est en recul car, du fait de sa forme, « il supporte moins bien la charge » que la flouka. Il est aussi plus malaisé d’y suspendre un moteur externe. Ici, on change les barrots en eucalyptus avant de poser un nouveau pont en pin du nord.

Les bordés sont cloués sur les membrures, en bois d’olivier pour les anciens bateaux, par des pointes en acier galvanisé. Au bout d’un certain temps, en raison de la rouille, on fixe, à nouveau, le bordage avec des nouvelles pointes enfoncées au chasse-clou, dont la tête est couverte d’anti-rouille puis de mastic.

2 octobre 2019
Chantier de Mouldi Arous et de son fils Mabrouk
Le chantier de Mouldi Arouz et de son fils Mabrouk est clos à la différence de ceux de leurs deux autres confrères. Un atelier abrite les outils, les machines et les différents gabarits. Devant, se trouvent quatre floukas à différents stades de construction. Certaines ont déjà des formes plus épaisses, étant prévues pour être motorisées. Elles ont perdu leur légère ligne de voiliers.

2 octobre 2019
La belle charpente d’une flouka est en attente de son pontage et de ses bordés.

2 octobre 2019
A l’extérieur, une cinquième et magnifique flouka, à la coque de pur voilier, est prête à être livrée. Les oeuvres vives n’ont pas encore reçue la peinture antifouling sous-marine, appelée localement « santamarine ».

2 octobre 2019
Ci-dessous, on distingue bien le raidisseur structurel que constitue la construction en « U » réalisée par le pavois, le plat-bord et une lisse intérieure enserrant le haut des jambettes (partie des membrures dépassant du pont). Sur le plat-bord, un renfort permet de prévoir un puit de tolet pour un des avirons. Au contact du pont, le pavois est percé de dalots, de part et d’autre des jambettes, afin d’éviter la stagnation d’eau douce, cause de pourriture.

2 octobre 2019
Mabrouk découpe les pièces de l’hiloire arrière, en bois d’eucalyptus, avant de les poser sur une flouka en cours de finition.




2 octobre 2019
Chantier de Fathi Arous
Ici, sont présentés deux babours (mot à mot « vapeurs »), bateaux de pêche à moteur in-bord. Le barbour de droite a la poupe qui se rencontre le plus fréquemment: un arrière « canoë » et un pavois arrondi qui s’évase. Le babour en construction a un tableau droit comme ceci semble se généraliser. Est-ce plus économique à construire? Est-ce pour porter plus de charge? Est-ce pour pouvoir traîner un petit chalut?

Le babour n’est pas complètement bordé, mais son pont est achevé. On note les jambettes hautes, qui se terminent, à l’avant, en étrave tulipée. Il faut remarquer que le plat-bord est déjà en place. Pourtant, une partie du bordage reste à poser.

L’étrave de ce babour est élevée et tulipée. Les membrures sont, ici aussi, en bois d’eucalyptus. Peut-être certaines pièces, tel l’étambot, laissant passer l’arbre d’hélice, sont-elles dans un bois exotique plus dur? Là encore, le bordage est réalisé en planches de pin du Nord.Le bordage kerkennien (peut-être est ce la même chose dans d’autres endroits de Tunisie ?), est bien particulier. Les bordés ne sont pas cintrés, mais cloués horizontalement en partant du haut et du bas.

Au point de rencontre, les planches sont coupées en biseau. Ceci donne un orginal effet de marqueterie.

A l’arrière du babour, sont placées de fortes pièces supportant le moteur avec un jeu relativement classique de varangues et de membrures.

Au milieu du bateau, les membrures (ou varangues?) sont posées quasi horizontalement sur la quille. Y aura-t-il une contre-quille ou une carlingue?


M. Fathi Arous travaille, ici avec, semble-t-il, une herminette, outil traditionnel de charpenterie de marine.

La poupe d’un petit babour plus ancien est un peu semblable, malgré des formes beaucoup moins fines, à celle du loudso à voile.

Sous la poupe de ce loudso, il est possible d’observer la finesse des sorties d’eau grâce à cet arrière « canoë », débordé par un pavois arrondi s’évasant. La chaise du moteur hors-bord est une inélégante modification largement postérieure à la date de construction. A l’arrière bâbord, la pièce de bois sortant vers l’extérieur est destinée à accueillir la « fourka » qui reçoit « l’antenne », vergue haute de la voile latine.

Sur cette belle flouka neuve recouverte de sa couche de minium, il reste à finir l’hiloire arrière, à mettre les puits de tolets pour les avirons et la pièce recevant la « fourka ». Il n’y a pas, pour l’instant, d’emplacement prévu pour le pied de mât. Pourtant, vu la finesse des formes, l’absence de tonture et la faible hauteur du pavois, il s’agit probablement d’un voilier pur.

Les floukas disposent d’un tableau arrière droit, quelquefois un peu incurvé vers l’extérieur, la chaise d’un moteur hors-bord peut s’y ajouter sans difficulté particulière.

Autres embarcations de l’archipel
Kanota
Le kanota est une petite embarcation à avirons qui peut aussi être gréé d’une voile.

Dibôst
Le diboust (dibôst) est une grande felouque de bornage apparue au début des années 1950 .
Elle était aussi utilisée pour la pêche, notamment aux éponges, à l’occasion de navigations pouvant durer plusieurs jours . En plus de sa grand-voile latine, un foc pouvait être gréé sur un bout-dehors. Deux ou trois exemplaires, plus ou moins modifiés, subsistent en réalisant des activités destinées aux clients de la zone touristique. L’hôtel Résidence Club Kerkenah a eu l’amabilité de préciser, que le dibôst photographié par Nicolas Millot il y a environ 25 ans, lui appartient et qu’il navigue toujours. Des pique-niques et des sorties de pêche sont organisés à son bord.
Lûd
Le loude (lûd) est le prédécesseur du dibôst. C’est le navire emblématique de Kerkennah et du golfe de Gabès. Il a totalement disparu, mais quelques reconstructions fidèles ont été réalisées par des charpentiers qui en avaient conservé le savoir.
Le loude El Feliho que l’on voit ici à Chergui La Marsa a été longtemps abandonné. Il n’est plus en état de prendre la mer. Il est aujourd’hui au sec devant le musée d’El Abbassia. Lire: « Le loud « El Feliho » à Kerkennah en 2002 ».

L’association « Le Loud » s’est attelée à l’épave d’Haj Ameur qui gisait depuis plus de 15 ans au bord de l’étang du Barcarès, Sud de la France. Il est maintenant hors de péril et pourra prochainement re-naviguer. Lisez les articles de ce projet remarquable sur le site de l’association.
Saber Chebi a pris tout le monde de vitesse en sauvant un loude très délabré échoué sur la plage de Sidi Frej. Au cours de l’été 2020, avec une équipe locale de passionnés, ils ont réalisé un travail exceptionnel. Voir la présentation qui en a été faite par Joel Coëffic: « Sauvetage réussi pour le loude de Kerkennah ».
A bord d’une felouque à moteur in-bord
Pêche aux poulpes à Kerkennah
Lire: Petite pêche côtière, à la drina, sur le plateau sous-marin des Kerkennah. Un métier en évolution d’où disparaissent les outils traditionnels dans un environnement fragilisé.
Un bateau de Kerkennah chez vous
Ahmed Neji Souissi, dans son atelier de Remla produit des répliques qui sont bien plus que des souvenirs. Ce sont d’élégantes maquettes qui peuvent contribuer à une sympathique décoration intérieure.
Chers lecteurs, à vous de jouer!
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