Les Wakhis de langue et d’ethnie persanes sont une minorité montagnarde de moins de 100.000 individus écartelée entre quatre pays : le Tadjikistan, la Chine, l’Afghanistan et le Pakistan. Alors que, depuis des temps immémoriaux, ils occupaient un haut lieu de passage et d’échange au carrefour de ce qu’il est convenu d’appeler la « Route de la Soie », leur univers s’est trouvé fragmenté, clôturé et marginalisé. Atomisé, ce petit peuple arrive néanmoins à garder un sentiment d’appartenance commune en raison de sa religion, de sa langue et de sa co-existence avec d’autres populations lui permettant, paradoxalement, une identification par différence.
1. Qui sont les Wakhis ?
1.1. Les Wakhis, peuple du haut Oxus

Le lieu d’origine des Wakhis est le corridor du Wakhan , la haute vallée du Panj (Piandj, Amou-Daria ou Oxus pour les Grecs) coincée entre l’Hindou-Kouch pakistanais et les Pamirs tadjik ainsi que chinois. Ils en ont régulièrement émigré, mais y sont, parfois, partiellement revenus.
Leurs mouvements s’expliquent par les bascules religieuses (zoroastrisme, bouddhisme, islam), le commerce, le pastoralisme, les guerres (Chinois, Tibétains, Arabes…), les oppressions des dirigeants locaux, les Mirs (princes ou roi) du Wakhan, ou la domination de souverains plus lointains (émirs du Badakhshan, émirs de Boukhara, khans de Yarkand…).
En conséquence des accords du « Grand Jeu », il faut ajouter l’aggressive annexion, sous la férule centralisatrice afghane du pachtoun Abdur Raman Khan , de la partie du Wakhan située sur la rive gauche du Panj. Enfin, il faut prendre en compte la stricte clôture des empires communistes russe et chinois.
Les Wakhis résident désormais dans les parties les plus élevées des trois plus grands bassins versants d’Asie centrale (Amou-Daria, Tarim, Indus). Ils vivent entre 2 300 m et 4 000 m partageant certaines zones traditionnelles avec d’autres petits groupes, principalement des Pamiris du Tadjikistan et des Bourouchos (avec lesquels ils appartiennent à la même religion ismaélienne), des Kirghizes et des Ouïghours (de confession sunnite).
La fermeture des frontières, à partir de la fin du XIXe siècle, a fragmenté le peuple wakhi en différents cantonnements. Pour les familles, les conséquences les plus importantes de ces séparations se sont probablement matérialisées dans le corridor du Wakhan, où le fleuve Panj a soudainement concrétisé l’existence de deux entités distinctes entre le Tadjikistan soviétique et l’Afghanistan, construisant un véritable et durable « mur de Berlin ».
Cette fracture n’est qu’en partie allégée par la tenue d’un marché normalement hebdomadaire, si l’absence d’épidémies et de problèmes de sécurité le permettent. Ce lieux d’échange est situé entre les deux Ishkashim (Eshkashem), le bourg tadkjik et le bourg afghan, dans le no man’s land séparant les postes-frontière, sur une île du Panj. Depuis la chute de l’ensemble de l’Afghanitan sous la férule des talibans (août 2021), le marché transfrontalier est fermé et les conditions de survie sont devenues encore plus dures pour les Wakhis d’Afghanistan.

Au centre haut : île du no man’s land avec marché afghano-tadjik entre les deux postes frontière
A droite – milieu : Ishkashim (Eshkashem), Tadjkistan
À l’exception de contraintes géographiques similaires, le lien majeur, entre les Wakhis, est l’Aga Khan, leur chef spirituel commun, et le travail remarquable accompli par sa fondation. Il convient également de mentionner le fait que le réseau de téléphonie cellulaire tadjik peut transmettre dans le Wakhan afghan, permettant aux apparentés de se parler de chaque côté du fleuve. Depuis 1974 et l’annexion du royaume de Hunza par le Pakistan, les Wakhis pakistanais sont une très petite minorité dans un pays comptant plus de 200 millions de citoyens. Comme les autres groupes chiites, ils sont soumis à un système juridique et judiciaire sunnite, ainsi qu’à une administration dominée par les Sunnites.
Ci-dessous seront montrés quelques représentants des autres populations avec lesquelles vivent les wakhis. Malheureusement, aucune visite à ce jour, et donc aucune photographie, n’ont été effectuées en Chine. De plus, la politique ethnique coercitive menée par Pékin dans le Turkestan oriental historique ne permet pas aux étrangers de s’arrêter entre le col de Kunjerab (frontière pakistano-chinoise au bout de la vallée de la Hunza) et la ville de Tachkurgan, une zone de population locale wakhie.

Bien que cela puisse conduire à des développements trop longs, on peut observer, sur les images suivantes, que les Wakhis, de même que les autres Pamiris, ressemblent beaucoup aux Européens. Ils diffèrent sensiblement des principales autres populations asiatiques.
1.2. Les Wakhis du Gojal (Haute Vallée de la Hunza, Pakistan)


Le Gojal est la haute Vallée de la Hunza dans le Nord du Pakistan aux confins de l’Afghanistan et de la Chine





Étonnamment, on observe que les jeunes Wakhis pakistanais quittant leurs vallées (Gojal, Chapursan, Shimshal ou Misgar) de façon permanente ou temporaire, à l’occasion de leurs études supérieures ou à la recherche d’un emploi, choisissent la mégalopole la plus distante, à savoir Karachi, plutôt que Lahore ou Islamabad. Certains s’établissent aussi dans les pays du Golfe Persique.
1.3. Les Wakhis du Corridor du Wakhan tadjik
Le Wakhan tadjik est situé sur la rive droite du Piandj à l’extrémité sud du Pamir tadjik



Les photos d’autres enfants wakhis prises juste sur la rive afghane opposée du Panj (Piandj) montrent que ces jeunesses ne sont pas seulement séparés par une rivière, mais qu’elles appartiennent, maintenant, à deux mondes différents.
1.4. Les Wakhis du Corridor du Wakhan afghan

Le Wakhan afghan est situé sur la rive gauche du Piandj au Nord de l’Hindou Kouch





* Kiamadin et Shikriya, fils et fille de Salahudin Ismaily, sont deux petits-enfants du Pir Shah Ismaily, le chef religieux du Wakhan afghan.

2. Avec quels peuples vivent les Wakhis ?
2.1. Pamiris du Tadjikistan
Le Pamir est la partie la plus vaste et la moins peuplée du Tadjikistan.





Sans surprise, cinq ans après la prise de ces photos réalisées, à Tusion, dans le Pamir tadjik, Odinasho Sharopov, alias Muiz, a rejoint le cours d’été de la Fondation Aga Khan pour les futurs dirigeants. Cet enseignement fut organisé au Pakistan avec d’autres jeunes Ismaéliens de différents pays. Il a alors eu l’occasion de visiter le Gojal et de comprendre que la famille ismaélienne pamirie est une communauté internationale.
2.2. Kirghizes : Tadjikistan, Afghanistan, Chine
Les Kirghizes présentés ci-dessus ont été photographiés dans leur « jailoo » (campement d’estive) de Zarburuliuk, Alt 4.150 m,au-dessus de Rangkul, près de Murghab, dans le Pamir tadjik. Guli prépare du yaourt dans la yourte. On la voit ensuite avec son bébé. Baktugul est avec ses enfants: Alibek, Hassan, Katisha & Kerim.






Ak Balik, Alt. 3.900 m, Vallée d’Alichur, Tadjikistan – Zhaikebek, un « aksakal ».



Depuis le milieu du XXème siècle, dans les rigides conditions des « frontières fermées » (Nazif Shahrani), les Kirghizes du Pamir afghan, « oubliés sur le toit du monde » (Matthieu Paley), ont développé une économie interdépendante avec les Wakhis d’Afghanistan en lieu et place de la Chine (bazars de Kashgar et de Yarkand) ou du Turkestan russe. Franchissant le col d’Irshad (4.977 m), ils organisent aussi des caravanes régulières vers la vallée wakhie de Chapursan (Pakistan) à la fin de l’été.
Là, près du mausolée de Baba Ghundi, ils troquent des animaux et des produits laitiers contre d’autres marchandises pakistanaises et chinoises avec les habitants de Zoodkhun comme expliqué, en 2018, par Gohar Abbas « Le pays suspendu entre l’enfer et le paradis » et comme raconté, avec humour, en 2003, par Mareile Paley (Pamir p .23) :
« Notre ami pakistanais Alam Jan (Dario) nous invite dans la maison de berger [près du mausolée de Baba Ghundi] de son père. Il prépare le thé. Il ne prend pas autant soin de nous que d’habitude. La visite annuelle des deux fous d’« angrez » (étrangers) n’a pas le même pouvoir d’attraction. « Tu es ma sœur. Tu es mon frère » – c’est ce qu’il dit toujours. Mais aujourd’hui, les Kirghizes sont là, il y a de l’animation… On peut obtenir du beurre frais du Pamir ! »
Mareile Paley (Pamir p .23)

Quelques unes des magnifiques photographies de Matthieu Paley peuvent être visionnées ici : Kirghizes et Wakhis du Petit Pamir (Afghanistan). À la fin de l’été 2016, Dinara Kanybek Kyzy, une jeune anthropologue kirghize du Kirghizstan a rejoint une expédition humanitaire de son gouvernement à destination des Kirghizes d’Afghanistan. Elle a rédigé un article (en russe) intéressant et instructif sur cette expérience.

2.3. Gujars de la vallée de Kaghan, Pakistan

Naran dans la vallée de Kaghan, un lieu dévasté par le tourisme national pakistanais.
2.4. Pendjabis (Lahore, Islamabad…) du Pakistan

Pour des raisons compréhensibles, les touristes entièrement voilées visitant la haute vallée de la Hunza n’ont pas été photographiées. Certaines sont intégralement vêtues de noir, y compris leurs gants. Bien qu’elles soient en nombre limité dans la Hunza, elles ont l’air « hors contexte ». Ce sont des fondamentalistes sunnites d’autres régions du Pakistan. Concernant la tenue vestimentaire, il est intéressant de rappeler que le « seapoosh Kafir » est la définition locale et historique de l’infidèle habillé de noir… Voir : « Comment les religions passées et présentes ont construit un palimpseste de traditions dans une haute vallée du nord du Pakistan ».
2.5. Pathans (Pachtounes) du Pakistan

Alors que la plupart des Wakhis pakistanais vivent dans le Gojal (Haute Hunza) de Gulmit à la frontière chinoise, il existe environ 1 400 Wakhis établis, plus au sud, dans le district de Chitral. Ils sont venus d’Afghanistan principalement via le col de Broghil (3.798 m) à différentes périodes. Le district de Chitral est relié à Peshawar par la vallée de Swat, habitée par des Pathans (Pachtouns en Afghanistan). Elle est, pendant quelques années, passée sous le contrôle des Talibans. Ils y représentent toujours une menace sérieuse. Là, 120.000 jeunes filles se sont vu interdire de fréquenter l’école.
Au contraire, l’éducation des filles est l’une des principales priorités des Wakhis. Ce qui contribue à expliquer pourquoi les jeunes Wakhis ont l’un des niveaux d’alphabétisation les plus élevés de cette partie du monde.
Aucune des trois religions (zoroastrisme, bouddhisme, islam), telles qu’elles étaient appliquées par le peuple wakhi, n’empêchait les femmes de marcher le visage découvert devant les hommes (Odinamamadi Mirzo).
2.6. Baloutches du Pakistan

Baloutches : le Baloutchistan est une région pauvre, conservatrice et instable du sud du Pakistan avec un niveau d’alphabétisation dramatiquement bas. Les Baloutches vivent également en Iran et en Afghanistan.
Remarques :
Ce texte est principalement la traduction d’un article publié sur Medium : « Portraits, Wakhi in relation with other people of their areas ». Il fait, lui-même, partie d’un document plus large : “At the knot of past empires : Zoodkhun, a Wakhi village in the high northern mountains of Pakistan”
Toutes les photos sont © Bernard Grua et ne peuvent être utilisées sans son accord.


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