Monts Saïan orientaux : au pays des Soyots, la mine perdue de Batagol et l’héritage oublié de Jean-Pierre Alibert

Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : bivouac au pied du Munku Sardyk

À la différence de leurs homologues allemands, scandinaves ou polonais, les Français ont peu participé à l’exploration de la Sibérie. Pourtant, au milieu du XIXᵉ siècle, Jean-Pierre Alibert découvrit dans les monts Saïan orientaux un gisement de graphite d’une qualité exceptionnelle. La mine de Batagol approvisionna ensuite l’industrie européenne du crayon à papier.

Plus d’un siècle et demi plus tard, au cœur du plateau de l’Oka, dans le pays des Soyots — petite nation aujourd’hui largement assimilée aux Bouriates — subsistent les traces de cette aventure franco-sibérienne aujourd’hui presque effacée des mémoires. Entre archives du XIXᵉ siècle, vestiges miniers et mémoire locale, Batagol demeure l’un des lieux les plus singuliers et les plus isolés de Sibérie orientale.



I. Plateau de l’Oka : le “petit Tibet” russe

Voilà plus de deux ans que je souhaitais aller dans l’Okinsky Rayon, le « petit Tibet russe ». On le disait ignoré des touristes et des Occidentaux. Aucun de mes amis et contacts russes, y compris ceux d’Irkoutsk, n’y avait jamais posé les pieds.

A force d’écrire et d’en parler, j’ai été recommandé à Andreiy Bezlepkin, un photographe de Tver, qui, en juillet 2008, y retournait pour la deuxième fois consécutive. J’ai donc eu la chance de rejoindre son équipe russe. J’étais loin d’imaginer que ce voyage allait me conduire jusqu’à Batagol et à l’histoire d’un ancien compatriote, dont le nom m’était alors totalement inconnu.

Monts Saïan orientaux, carte  :  Irkoutsk, vallée de la Tunka, gorges de la rivière Irkout, Sorok et Batagol
Irkoutsk, vallée de la Tunka, gorges de la rivière Irkout, Sorok et Batagol

Nous avons quitté Irkoutsk pour faire route vers Koultouk, le point le plus Sud-ouest du lac Baïkal. De là, nous sommes entrés dans la vallée de la Tounka que nous avons remontée jusqu’à Mondy, près de la frontière mongole avant de bifurquer le long des gorges de l’Irkout pour accéder au plateau de l’Oka. Sorok se trouve placé le long de la rivière du même nom, à 410 km d’Irkoutsk.

C’est de Sorok que nous avons pris notre véritable départ sous la conduite de Badma Dondokov, de son fils Sergey et de son neveu Bator.

De gauche à droite et de haut en bas : Bator Dondokov, Badma Dondokov, Sergey Dondokov

Perdus, il nous a fallu bivouaquer de façon imprévue entre des cimes noyées dans la pluie et le brouillard, mais le lendemain, la montagne de graphite nous accueillait. Elle ne s’est pas livrée sans résistance, nous gratifiant d’une pluie et d’un orage d’anthologie, situation inconfortable lorsque l’on chemine sur les crêtes.

Itinéraire : Sorok, vallée de l'Oulzita, bivouac, Batagol, Boldokte, Sorok, Ourda-Oure, Sorok
Itinéraire : Sorok, vallée de l’Oulzita, bivouac, Batagol, Boldokte, Sorok, Ourda-Oure, Sorok

En préparant cet article, je n’ai trouvé aucune trace publiée attestant la visite de Batagol par un voyageur occidental non russe entre l’époque d’Alibert et notre expédition. Plusieurs habitants évoquaient d’ailleurs la tentative infructueuse d’un descendant d’Alibert venu rechercher la mine.


II. Jean-Pierre Alibert, inconnu à Moscou et en France, mais légende sibérienne

Alibert, Jean-Pierre (1820-1905). L. Sériakov. Russie, 1860.

Né à Montauban en 1820 dans une famille de fabricants de draps, Jean-Pierre Alibert quitte très jeune la France. À quatorze ans, il part pour l’Angleterre. Quelques années plus tard, il rejoint la Russie orientale où il travaille dans le commerce des fourrures avant d’ouvrir son propre comptoir à Saint-Pétersbourg. Pendant plus de vingt ans, il parcourt la Sibérie.

C’est au cours de recherches aurifères dans les monts Saïan qu’il découvre, en 1848, le gisement de graphite de Batagol alors que l’industrie européenne du crayon est confrontée à l’épuisement progressif de son principal gisement. Son exploitation transforme profondément ce secteur isolé du plateau de l’Oka. Alibert fait construire des logements pour les ouvriers, une infirmerie, une ferme, une chapelle et un village. Certaines cartes anciennes mentionnent même le mont Alibert et la mine Alibert.

Le graphite extrait est expédié à Nuremberg dans des caisses de cèdre. Il est utilisé par la maison Faber pour la fabrication de crayons d’art réputés dans toute l’Europe. Ingres lui-même en apprécie les qualités.

Médaille d'or pour le graphite, Exposition universelle de Paris, 1867.
Médaille d’or pour le graphite, Exposition universelle de Paris, 1867.

De retour en France, Alibert s’installe à Châteauneuf-les-Bains, en Auvergne, où il soigne les rhumatismes contractés au cours de ses longues années sibériennes. En 1892, il fait ériger une statue de Notre-Dame de l’Espérance sur le promontoire qui porte aujourd’hui son nom. Il meurt à Paris en 1905.

Alibert fait partie, avec Jean-Baptiste Barthélemy de Lesseps, ayant rallié Petropavlovsk Kamtchatski à Versailles, des très rares Français découvreurs de la Sibérie. Même Antoine Garcia et Yves Gauthier dans leur irremplaçable somme, «L’exploration de la Sibérie», ne mentionnent pas cette personnalité attachante, exemple d’un travail réalisé en symbiose avec une population locale pour qui il est devenu une légende.

Durant notre séjour, des personnes rencontrées évoquaient spontanément « Ivan Petrovitch » (Jean-Pierre) lorsqu’elles apprenaient que j’étais français. Dans cette région reculée des monts Saïan, où il appartient à la mémoire locale, Alibert n’est pas seulement considéré comme un entrepreneur ou un prospecteur. Plus d’un siècle après sa mort, il reste présent dans le souvenir des Soyots comme dans celui des géologues sibériens.

En 2018, Mikhail Kokunin (voir courrier ci-dessous), spécialiste de l’histoire minière des Saïan orientaux, me décrivait Alibert comme « un homme qui aimait la Sibérie et lui a donné les meilleures années de sa jeunesse ». Il rappelait aussi que ses recherches ne se limitaient pas au graphite mais concernaient également le jade, le corindon, le spinelle et même d’hypothétiques gisements d’émeraudes.

Les caisses de ses expéditions sont conservées au Musée des Arts et Métiers à Paris. D’autres objets et documents sont dispersés dans plusieurs collections françaises et russes. En 2008, des archives ont pu, aussi, être consultées, par Andreiy Bezlepkin à Oulan Oude, la capitale de la Bouriatie. À Batagol, en revanche, il ne subsiste que des vestiges. Les bâtiments ont disparu. Les gouaches de Carl Wolff, les archives et quelques souvenirs transmis localement constituent désormais les principaux témoins de cette aventure franco-sibérienne.


III. Batagol, une montagne oubliée

Une mine dans un dôme

La mine de Batagol, dont l’entrée des galeries est à, environ, 2 200 mètres d’altitude, a été en exploitation jusque dans les années cinquante, selon des informations orales locales (à vérifier car une source écrite parle de 1992). Depuis lors, elle est totalement abandonnée. Isolée, elle n’est visitée que très sporadiquement, au cours de chasses pratiquées par les éleveurs de la région.

Batagol, gouache de Carl Wolff :
Vue des constructions autour de la mine de graphite. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862. Jean-Pierre Alibert. Gouache signée Carl. Wolff

Cette vue, ci-dessus, comme la photo, ci-dessous, ont été prises depuis le lieu où se trouvait l’observatoire d’Alibert.

Batagol vue d'ensemble, en 2008, depuis l'emplacement de l'observatoire d'Alibert. Photo Bernard Grua
Batagol vue d’ensemble, en 2008, depuis l’emplacement de l’observatoire d’Alibert. On distingue le puits noyé, avec à sa gauche des éléments de maçonnerie. Les deux personnages, au milieu, donnent la dimension de l’hippodrome. En diagonale, à droite, on devine le chemin qui descend vers l’ancien village de Batagol

Les récits indiquent une chapelle, peut-être située sous la croix, qui a disparu. Les bâtiments sur le haut de la montagne de Batagol n’existent plus. On distingue encore le tracé de l’hippodrome (entre les bâtiments et la croix). Le puits de mine d’Alibert est noyé. L’eau affleure à son ouverture. Il est probable, qu’à quelques mètres de profondeur, elle reste gelée en permanence. On voit encore les importantes maçonneries représentées à gauche de l’image.

Batagol, gouache de Carl Wolff : construction couvrant le puits de la mine
Ouvrier sortant de la construction sur le puits de la mine. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862 Jean-Pierre Alibert.  Gouache signée Carl. Wolff 
Batagol, gouache de Carl Wolff : descente dans le puits de la mine
 Vue intérieure de la construction et descente dans la mine. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862 Jean-Pierre Alibert.  Gouache signée Carl. Wolff
Batagol, gouache de Carl Wolff : repas des ouvriers
Repas des ouvriers russes et bouriates (NDA : probablement plus soyots que bouriates). Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862 Jean-Pierre Alibert. Gouache signée Carl. Wolff 
Batagol, gouache de Carl Wolff : galerie centrale d'exploitation
Vue générale de la galerie centrale d’exploitation. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862 Jean-Pierre Alibert.  Gouache signée Carl. Wolff 
Batagol, gouache de Carl Wolff : galeries du gisement principal de graphite
Exploitation du gisement principal de graphite. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862 Jean-Pierre Alibert.  Gouache signée Carl. Wolff 
Batagol, gouache de Carl Wolff : autre vue centrale de la galerie d'exploitation
Vue de la galerie centrale d’exploitation. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862 Jean-Pierre Alibert.  Gouache signée Carl. Wolff 

Plus tardivement, vraisemblablement, des galeries d’extraction ont été creusées sur le flanc droit de la montagne. Elles sont horizontales. Une des galeries n’est plus accessible.

Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua :
Première galerie horizontale sur le flanc droit de la montagne dans un état très dégradé.
Première galerie horizontale sur le flanc droit de la montagne dans un état dégradé, 2008.

Il est possible d’entrer dans la deuxième galerie, probablement la dernière exploitée, qui est moins proche du sommet et mieux conservée par le permafrost.

Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua :
accès à la deuxième galerie. Progressivement l'eau de ruissellement se transforme en stalactites et en stalagmites avant de cesser totalement. Photos Bernard Grua
Accès à la deuxième galerie. Progressivement l’eau de ruissellement se transforme en stalactites et en stalagmites avant de cesser totalement de s’écouler. 2008

En s’enfonçant dans la galerie, le ruissellement stoppe. La condensation cristallise sur le permafrost tout en devenant plus fine vers le fond de la mine.

Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : Près de l'entrée de la galerie, la condensation sur le permafrost de la paroi atteint une forte épaisseur qui va en se réduisant plus on s'engage vers l'intérieur.
Près de l’entrée de la galerie, la condensation sur le permafrost de la paroi atteint une forte épaisseur qui va en se réduisant plus on s’engage vers l’intérieur.
Monts Saïan orientaux, photographie d'Andreiy Bezlepkin : Maria Solovieva, Bernard Grua, Konstantin Smagin, Katia Simonova, Andrey Bezlepkin
Maria Solovieva, Bernard Grua, Konstantin Smagin, Katia Simonova, Andrey Bezlepkin

La ferme et le village de Batagol

Le village de Batagol, situé en contrebas de la mine, le long d’une rivière, abritait une ferme, les familles des mineurs et même une école. Il a été totalement abandonné lorsque la mine cessa son exploitation.

Batagol, gouache de Carl Wolff : vue de la ferme et de la vallée
Vue de la ferme de la mine et de la vallée de Batagol, versant sud. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862. Jean-Pierre Alibert. Gouache signée Carl. Wolff
Batagol, gouache de Carl Wolff : bâtiments de la ferme
Ferme de la mine et dépendances construites sur les terrains déboisés de la vallée de Batagol. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862. Jean-Pierre Alibert. Gouache signée Carl. Wolff
Le village de Batagol en 2008 - Photos Bernard Grua.  Le village de Batagol en 2008
Le village de Batagol en 2008
Monts Saïan orientaux, photographie d'Andreiy Bezlepkin : Le village de Batagol en 2008
Le village de Batagol en 2008

Transport vers et depuis Batagol

Aucune route ne reliait Batagol au reste du pays. Le mode de transport le plus utilisé était l’usage des rivières gelées en hiver. Leurs gorges étaient impraticables l’été.

Batagol, gouache de Carl Wolff : caravane de traineau, au bout de la Tounka
Caravane de traineaux transportant les provisions, près du poste Kanginsky, aux frontières de la Chine, 18 mars 1849. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862. Jean-Pierre Alibert, 1820-1905. Gouache signée Carl. Wolff
Batagol, gouache de Carl Wolff : caravane de traineaux sur l'Irkout gelée
Passage difficile des traineaux sur la rivière Irkout, 20 mars 1849. Album : Souvenirs de Sibérie, 1840-1862. Jean-Pierre Alibert, 1820-1905. Gouache signée Carl. Wolff

Dans les dernières années d’exploitation le graphite, utilisé par l’industrie nucléaire, était transporté par hélicoptère. C’est également en hélicoptère, qu’en 1990, Marc de Gouvenain avait pu accéder à Orlik (chef lieu de l’Okinsky Rayon, un peu plus à l’Ouest de Sorok) comme il le raconte dans « Un printemps en Sibérie ».

Après la chute de l’URSS une route non asphaltée fut construite entre le plateau de l’Oka et la vallée de la Tounka, par laquelle il est possible de rallier Sorok depuis Irkoutsk. 

Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : Aldar avec, en arrière plan, la rivière Irkout longée par la route reliant le district de l'Oka et la vallée de la Tounka
Aldar avec, en arrière plan, la rivière Irkout longée par la route reliant le district de l’Oka et la vallée de la Tounka
Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : La rivière Irkout en aval de Sorok, été 2008. Vue de la rivière Irkout entre Sorok et la vallée de la Tounka
Vue de la rivière Irkout entre Sorok et la vallée de la Tounka, été 2008.

La rivière Irkout prend sa source dans les monts Saïan orientaux sur la plateau de l’Oka d’où elle rejoint la vallée de la Tounka qu’elle traverse dans quasiment toute sa longueur. Elle ne se jette néanmoins pas dans le lac Baïkal mais dans son exutoire, l’Angara, au niveau de la ville d’Irkoutsk à laquelle elle a donné son nom.

Aujourd’hui, les très rares personnes qui se rendent à Batagol y vont à cheval, généralement à partir de Sorok.

Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : Chevaux à Boldokte, à mi-chemin de Batagol et de Sorok, été 2008
Chevaux à Boldokte, à mi-chemin de Batagol et de Sorok, été 2008
Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : Affluent de la rivière Toustouk entre l'estive de Boldoke et Sorok, été 2008
Affluent de la rivière Toustouk entre l’estive de Boldoke et Sorok, été 2008
Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : Mère et fille soyotes le long de la rivière Toustouk, été 2008
Mère et fille soyotes le long de la rivière Toustouk, été 2008
Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : Père et fils soyots le long de la rivière Toustouk, été 2008
Père et fils soyots le long de la rivière Toustouk, été 2008

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Au cours du mois de juin 2013, John Saul, un géologue, m’a écrit afin de connaitre la position GPS exacte de la mine. Selon lui, la montagne de graphite pourrait être les restes d’un gigantesque météorite. Voilà qui ajoute au caractère fabuleux de l’endroit !

En juillet 2017, notre coéquipière russe, Maria Soloveva est retournée à Batagol avec Marina Loshakova, et avec le soutien des proches de Badma Dondokov.

La même année, Nick Fielding sur les traces de l’extraordinaire voyageur Thomas Witlam Atkinson (1799–1861) a fait un passage sur le plateau de l’Oka mais n’est pas allé jusqu’à Batagol. Le lecteur intéressé pourra se référer à son article riche d’informations «The Atkinsons and the remarkable Monsieur Alibert and his graphite mine». On y lit, notamment, une phrase de Lucy Atkinson. Elle est une sorte de clin d’oeil par dessus le siècle et demi qui sépare deux émerveillements communs.

« From this mountain, which is dome-shaped, I saw what to me was a wonderful sight, and the effect of which was beautiful, viz. a rainbow beneath, not above us; I never saw such a thing before, nor have I seen it since. »

Konstantin Smagin et arc en ciel vu du dôme de Batagol, juillet 2008 - Photo Bernard Grua
Konstantin Smagin et un arc en ciel vu du dôme de Batagol, juillet 2008

On doit à Nick Fielding d’avoir exhumé des peintures de l’Oka et de Batagol présentées dans l’album d’Alibert: «Souvenir de mes voyages en Sibérie». Il en a repris quelques-unes dans «Rare pictures of the Eastern Sayan Mountains in the 1840s». Les illustrations anciennes de cet article en sont extraites.


IV. Les Soyots, une petite nation qui disparaît

Photographie de Konstantin Smagin : Bernard Grua avec Semeon, vallée de l'Oulzita. Juillet 2008.
Bernard Grua avec Semeon, vallée de l’Oulzita. Juillet 2008.
Photographie d'Andreiy Bezlepkin : Famille Soyot et équipe russe (avec un Français).  Estive de Boldokte, été 2008 - Credit: Andrey Bezlepkin - Сергей Дондоков, Алексей Самаев, Эдуард Замбулаев, Булат Самаев, Костжа Смагинс, Батор Дондоков, Светлана Налханова, Санжа Налханов, Ирина Самаева, Маша Соловьева, Бадма Дондоков, Катя Симонова, Владимир Самаев, Долгор Самаева, Арсентий Матханов, Дамдин Самаев, Бернард Груа, Катя Смирнова, Владимир Самаев
Famille Soyot et équipe russe (avec un Français).  Estive de Boldokte, été 2008 – Credit: Andrey Bezlepkin – Сергей Дондоков, Алексей Самаев, Эдуард Замбулаев, Булат Самаев, Костжа Смагинс, Батор Дондоков, Светлана Налханова, Санжа Налханов, Ирина Самаева, Маша Соловьева, Бадма Дондоков, Катя Симонова, Владимир Самаев, Долгор Самаева, Арсентий Матханов, Дамдин Самаев, Бернард Груа, Катя Смирнова, Владимир Самаев

Les Soyots étaient à l’origine des éleveurs de rennes. Selon une hypothèse, ils descendraient de groupes samoyèdes venus, il y a environ quatre siècles, des rives du lac Hövsgöl (en Mongolie, voir carte ci-dessus). Ils ont subi des regroupement forcés, à l’époque de Khrouchtchev, comme bien d’autres petites nations tels les Nanaïs du fleuve Amour ou, plus tardivement, les Yaghnobis (descendant des Sogdiens) de la vallée du Yaghnob au Tadjikistan. Là aussi, les conséquences ont été désastreuses.

Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua :
Sorok, principal village permanent des Soyots. Eté 2008 6 Bernard Grua
Sorok, principal village permanent des Soyots, plateau de l’Oka. Monts Saian orientaux. Eté 2008

Ne nomadisant plus, ils ont perdu leur caractère distinct, d’éleveurs de rennes. Leur langue n’est plus pratiquée. Leurs traditions disparaissent. Ne restent que leurs croyances et leurs pratiques chamanistes, qui les distinguent de leur voisins pratiquant parfois l’orthodoxie et, plus souvent, un bouddhisme tinté de syncrétisme.

Montrant ces photos et d’autres à des Iakoutes, vivant plusieurs milliers de kilomètres au Nord-Est des Saïan, j’ai observé le profond intérêt qu’ils manifestaient avant qu’ils ne concluent par: « Mais ils sont comme nous! ».

Il y a quelques années, à Ourda Oure, une tentative de réintroduction de l’élevage de rennes ne s’est pas avérée concluante, le savoir-faire n’ayant plus été transmis et la sédentarisation s’avérant incompatible avec le mode de vie de cet animal.

Monts Saïan orientaux, photographie d'Ekaterina Smirnova  :  Rennes à Oura Ourde, été 2008
Rennes à Ourda Oure, été 2008 – Photo Ekaterina Smirnova

Le cheptel est donc constitué de vaches, de moutons, de chevaux et de quelques yaks. Pour ce dernier animal, il s’agit d’une rareté. On y trouve, là, son terrain le plus septentrional d’autant que, dans le Pamir, le Karakoram ou l’Himayala, il ne peut vivre qu’aux alentours de 4 000 mètres d’altitude. Le yak est capable de chercher sa nourriture sous la neige. Sa fourrure est exploitée. Sa laine est filée par les Soyots et peut être utilisée pour l’habillement ainsi que pour tresser des cordages, lanières, harnais etc. Le yak est, néanmoins, en régression sur le plateau de l’Oka.

VP Solonenko et IA Kobelyatsky dans  «Восточные Саяны», 1947 г. (« Monts Saïan Orientaux », 1947) indiquent que la ferme de Batagol, créée par Alibert, a été à l’origine de l’élevage bovin chez les Soyots. On peut objecter que cette activité était déjà très familière à leurs voisins Bouriates sédentaires. Sur les deux photos, ci-dessous, prises dans l’estive de Boldokte, on observe des clôtures identiques à celles de la ferme de Batagol présentée dans une aquarelle précédente.

Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : Estive de Boldokte. Ici, les clôtures sont destinées à tenir le bétail à l'écart des habitations et non pas à le parquer.
Estive de Boldokte. Ici, les clôtures sont destinées à tenir le bétail à l’écart des habitations et non pas à le parquer.
Monts Saïan orientaux, photographie de Bernard Grua : Estive de Boldokté, cheval, yaks et vaches montbéliardes.
Estive de Boldokté, cheval, yaks et vaches montbéliardes.

Plus surprenant encore, selon un éleveur français, deux des vaches visibles sur l’image de droite appartiendraient à la race montbéliarde. Adaptées aux conditions de montagne, elles ne détonnent pas dans cet environnement. Leur présence sur le plateau de l’Oka soulève une question : s’agit-il d’une introduction remontant à l’époque d’Alibert ou du résultat d’expérimentations soviétiques ultérieures ?


V. Témoignage de Mikhail Kokunin (2018)

Lettre de Mikhail Kokunin, géologue à Irkoutsk (26/07/2018), auteur de « Historique de l’exploration et du développement du gisement de graphite de Botogol » (История изучения и разработки Ботогольского месторождения графита) – Traduction sommaire, en français, avant le texte russe.

Cher Monsieur Bernard Grua

J’ai lu, avec intérêt et plaisir, votre petit essai sur la célèbre mine de Batagol. Je ne suis pas allé, moi-même, à cette mine, mais j’en ai beaucoup entendu parler par des géologues qui y travaillaient et par mon frère aîné.
Dans les monts Saïan, selon ma spécialité, je cherchais du jade, du corindon et du spinelle (aluminate naturel de magnésium, utilisé en joaillerie).
Pour ce qui est de la personnalité Alibert, j’étais surtout intéressé, en tant que prospecteur, par le fait qu’il était engagé non seulement dans le graphite, mais aussi dans d’autres minéraux, y compris le jade. Il a également déposé une demande auprès du département minier d’Irkoutsk pour un gisement d’émeraude, qui ne se trouve toujours pas dans les monts Saïan.
Les personnes intéressées par l’histoire montagnarde de la Sibérie orientale se souviennent d’Alibert comme d’un précurseur énergique, d’un romantique, d’un homme qui aimait la Sibérie et qui lui a donné les meilleures années de sa jeunesse. 

Sincèrement, Mikhail Kokunin, Irkoutsk, Russie

« Уважаемый господин Бернард Груа.

С интересом и удовольствием прочитал Ваш небольшой очерк о знаменитом руднике Батагол. 
Сам я на этом руднике не был, но многое слышал о нем от геологов ранее работавших там и от своего старшего брата. В Саянах я, согласно своей специальности, занимался поисками нефрита, корунда и шпинели. Личность Алибера меня интересовала прежде всего, как проспектора который занимался не только графитом, но и другими полезными ископаемыми, в том числе нефритом. 
Он также подавал заявки в Иркутское горное управление на месторождение изумрудов, которое до сих пор в Саянских горах не обнаружено. Люди интересующиеся горной историей Восточной Сибири помнят об Алибере, как энергичном предринимателе, романтике, человеке любившим Сибирь и отдавшим этому краю лучшие годы своей молодости. 
С уважением, 

Михаил Кокунин, Иркутск, Россия » (26/07/2018)


Notes

Précisions: En russe les « o » non accentués se prononcent « a ». Cela explique pourquoi, en France, nous écrivons « Batagol ». La translittération anglaise préfère « Botogol » plus juste alphabétiquement mais moins exacte phonétiquement. On peut aussi lire « Batougol » sans que l’on sache s’il s’agit d’un choix ou d’une erreur.

Consulter: Plus d’informations sur Jean-Pierre Alibert, Batagol et les Soyots

Voir: L’ensemble des planches du carnet d’Alibert au CNAM  Saisir « Alibert » dans la case « recherche ».

Okinsky Rayon, Eastern Sayani, Siberia, Russia

D’autres photographies de Bernard Grua sur les monts Saïan orientaux sont disponibles en ligne.

Publié par Bernard Grua

Graduated from Paris "Institut d'Etudes Politiques", financial auditor, photographer, founder and spokesperson of the worldwide movement which opposed to the delivery of Mistral invasion vessels to Putin's Russia, contributor to French and foreign media for culture, heritage and geopolitics.

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